Pour la vie
par Laurent Plet (*)
enseignant agrégé de philosophie à Caen
Ecrire une vie, celle de Paul dans ce film-documentaire, consiste à témoigner d'une expérience dont l'Idée qui en constitue comme le centre vivant n'ôte rien à la diversité de ses figures. Cette Idée, pour autant qu'elle représente la vérité d'une expérience singulière, porte en elle une signification universelle qui parle de notre monde et de nous-mêmes.
Paul nous invite à penser une certaine expérience de la nature, du travail de la nature que traduisait jadis le terme de culture, à la fois travail de la terre et culte rendu à l'élément divin immanent à la nature. L'Idée de cette vie éprouvée à travers ses labeurs dont il ne faut pas perdre la mémoire pourrait se résumer ainsi : la domestication de la nature, geste ancestral que les traditions paysannes avaient perpétué par l'oeuvre de leurs mains, s'est trouvée renversée par une exploitation et une domination rationalisées qui déshumanisent l'homme lui-même. Le projet moderne de maîtrise, fondé par les conquêtes des sciences et des techniques, a non seulement mutilé la nature mais aussi le travail concret, vivant où l'effort soucieux du paysan tenait sa mesure d'un temps, d'une patience et d'une incertitude que l'industrie a résolu d'éliminer au nom d'un progrès irrésistible susceptible de supprimer les souffrances humaines. Mais on est en droit de se demander si les blessures profondes infligée à la terre - qui ne sont plus les traces, les sédiments d'une histoire dans lesquels l'homme pourrait encore se reconnaître - ne dénoncent pas la démesure d'un monde dans lequel tout, y compris l'individu dans sa vie, est devenu matière brute indéfiniment exploitable et consommable jusqu'à sa disparition.
Un penseur allemand, Gunthers Anders, écrivait, il y a un quart de siècle, que nous entrions dans l'ère d'une troisième révolution industrielle dont l'idée métaphysique s'énonce ainsi : d'une part tout ce qui est utilisable doit être utilisé, voué à la consommation-destruction, d'autre part l'être est devenu une simple matière brute à exploiter. Il nomme cette époque, la nôtre, par le concept de délai, seuil d'un temps qui touche au plus proche de l'anéantissement possible de ce monde.
Paul incarne, par son rapport à la terre travaillée durant toute une vie, cette expérience par laquelle nous pénétrons non seulement dans sa propre existence mais dans ce seuil où l'hospitalité est un appel à la vigilance, au refus de l'oubli de ce que nous faisons aujourd'hui. Derrière ce regard décidé, non dépourvu d'une certaine mélancolie, une question nous est posée, comme un écho de cette pensée d'un poète romantique méconnu, "la vie ne vit pas" : la terre vit-elle encore ? Le règne de l'industrie agro-alimentaire, prétendant mener une guerre contre la nature pour le bien du genre humain, ne ménage pas ses efforts et ses moyens pour la réduire à un monde inorganique que seul le miracle génétique pourra transfigurer. Sujet grave que ce film traite de façon sensible, sans aucun pathos, en nous rappelant que la nature travaillée ne peut perdre ses couleurs et devenir un immense champ uniforme désertifié sans que l'homme voie disparaître la richesse bigarrée de ses expériences.